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S10 — Droit social & Rémunération

Forfait jours : un cadre sur deux concerné, une obligation de suivi qui fait tomber les conventions

Théo Vannier ·

Le forfait annuel en jours a triplé en vingt ans : 2,4 millions de salariés y étaient soumis en 2024, selon la DARES. Un dispositif devenu majoritaire chez les cadres — et toujours fragile dès que le suivi de la charge de travail fait défaut.

Quoi ?

Le forfait annuel en jours décompte le temps de travail non pas en heures, mais en jours travaillés sur l’année — 218 jours maximum, journée de solidarité comprise. Pensé pour les cadres autonomes dans l’organisation de leur emploi du temps, et pour certains salariés non-cadres disposant d’une réelle autonomie, il ne se présume jamais : il suppose un accord collectif l’autorisant et une convention individuelle écrite acceptée par le salarié. En contrepartie de cette souplesse, le salarié au forfait jours échappe au décompte horaire et aux durées maximales quotidiennes et hebdomadaires de droit commun, mais conserve ses repos quotidien (11 heures consécutives) et hebdomadaire (35 heures).

Pourquoi maintenant ?

La DARES a publié le 12 mai 2026 un panorama inédit du dispositif. Le constat : 2,4 millions de salariés du secteur privé relevaient du forfait annuel en jours en 2024, soit 15,1 % des salariés à temps complet — une part multipliée par plus de trois depuis 2002. Le forfait jours s’est imposé comme la norme d’encadrement du temps de travail des cadres : ils représentent 84,2 % des salariés concernés, et plus d’un cadre sur deux (56,6 %) relève désormais de ce régime, contre moins de 9 % des professions intermédiaires et à peine 2 % des employés et ouvriers.

Cette banalisation statistique contraste avec une vigilance judiciaire qui ne faiblit pas. La Cour de cassation continue d’annuler les conventions de forfait lorsque l’accord collectif ou les pratiques de l’entreprise ne garantissent pas un suivi effectif et régulier de la charge de travail. Le dispositif est massif ; sa sécurité juridique, elle, reste conditionnelle.

Ce que ça change côté DRH

L’enjeu n’est pas de signer des conventions, mais de les rendre incontestables. Trois obligations concentrent le risque.

Sécuriser le fondement conventionnel. Un forfait jours ne vaut que si l’accord collectif de branche ou d’entreprise prévoit des garanties précises sur le suivi de la charge, l’amplitude des journées et le respect des temps de repos. Un accord trop sommaire suffit à fragiliser, d’un coup, toutes les conventions individuelles qui s’y rattachent.

Documenter le suivi de la charge. L’employeur doit assurer un contrôle régulier du nombre de jours travaillés et organiser au moins un entretien annuel portant sur la charge de travail, l’organisation du travail, l’articulation vie professionnelle / vie personnelle et la rémunération. Sans trace écrite — relevés de jours, compte-rendu d’entretien, mesures correctives —, l’obligation est réputée non remplie.

Mesurer le coût d’une convention privée d’effet. En l’absence d’accord valide ou de suivi effectif, la convention devient inopposable : le salarié peut alors réclamer le paiement des heures supplémentaires réellement accomplies sur les trois années précédentes, majorations comprises. Le risque est rétroactif, et il se chiffre vite.

Pour aller plus loin

Deux contenus Cercle RH prolongent le sujet : notre décryptage sur le droit à la déconnexion, corollaire indissociable du forfait jours pour préserver des durées de travail raisonnables, et notre dossier sur les systèmes d’information RH en 2026, car c’est souvent l’outillage SIRH qui permet de tracer le suivi de la charge désormais exigé par le juge.